Eraritjaritjaka
LE MONDE 13.12.04
Heiner Goebbels retrace le voyage d'Elias Canetti
"Eraritjaritjaka", une utilisation heureuse des artifices de
la modernité.
Bien sûr , il y a ce titre, en apparence imprononçable, mais
qui coule une fois que l'on se l'est mis en bouche : Eraritjaritjaka (prononcer
érarit-iarit-iaka). Selon Elias Canetti, cette expression poétique
archaïque signifie en dialecte aborigène d'Australie "animé
du désir d'une chose qui s'est perdue". Et c'est à
Elias Canetti qu'est consacré Eraritjaritjaka, ou plutôt
à ce qui resterait d'Elias Canetti pour qui, comme Heiner Goebbels,
aurait longtemps fréquenté son uvre et voudrait en
témoigner, comme on rassemble, au retour d'un long voyage, les
impressions multiples pour faire partager le sentiment du voyage autant
que les souvenirs qu'il a laissés.
Ce sentiment est celui du XXe siècle, que Canetti aura presque
tout entier traversé, de sa naissance en 1905, en Bulgarie, à
sa mort à Lausanne, en 1994, parcourant les villes d'Europe, fuyant
le nazisme. Du Nobel de littérature, Heiner Goebbels ne retient
pas l'histoire, mais les traces qu'elle a laissées, en particulier
dans les observations qui ont valu à l'écrivain le Nobel
de littérature, en 1981.
Ces textes sont comme de petits cailloux qui invitent à suivre
un chemin, que l'Allemand Heiner Goebbels (né en 1952) a inventé
en mariant, comme lui seul sait le faire, la musique, le théâtre,
le cinéma et la vidéo. Et cela donne un spectacle exceptionnel,
où la technologie, qui trop souvent maquille une modernité
pauvre, acquiert une force d'attraction qui vous cloue sur votre siège,
tout il, tout oreilles, happé par la beauté autant
que par le sens que cette beauté donne au propos.
AU TOURNANT FATAL
Tout commence par le plateau noir, où sont quatre musiciens et
où arrive un comédien, André Wilms, vêtu comme
le furent certains grands Européens, en costume trois pièces
de voyageur intranquille, au tournant fatal du Monde d'hier, de Stefan
Zweig. Sa voix, taillée dans une précision minérale,
prend le relais de la musique. "Je n'ai point de mélodies
pour m'apaiser, point de violoncelle comme lui, point de plaintes que
nul ne reconnaît comme plaintes, tant elles sont discrètes
et leur vocabulaire, indiciblement tendre. Je n'ai que ces signes tracés
sur un papier jaunâtre et ces mots sans nouveauté, car elles
expriment toute une vie la même chose." Une phrase, et l'essentiel
est dit.
C'est d'ailleurs la seule phrase qui reviendra dans le spectacle, parcouru
des notations de Canetti, qui posa son regard sur les animaux autant que
sur la musique, les villes et les langues, l'ordre et le désastre.
On pourrait en citer plus d'une, mais ce serait mal rendre compte du talent
de Heiner Goebbels, qui les met en scène, en musique et en jeu
d'une manière proprement visionnaire. On verra ainsi un étrange-robot-animal
fouiller la nuit du plateau et une ville inquiétante s'écrire
en pointillé de lumière. On verra aussi une petite maison
blanche, dont la façade va devenir obsédante, jusqu'à
s'inscrire, comme un écran, sur le mur du fond de scène.
On verra enfin une chose qui peut paraître insensée.
Une demi-heure après le début du spectacle, André
Wilms quitte le plateau, met un chapeau et un manteau. Et s'en va. On
le voit, suivi d'une caméra vidéo dont les images sont projetées
sur la façade de la maison. Il traverse le hall vide de l'Odéon,
sort dans la rue et monte à l'arrière d'une voiture qui
part dans les rues de Paris. On imagine que la voiture va revenir et le
comédien retrouver le plateau. Non, la voiture s'arrête,
André Wilms en descend, entre dans un immeuble, puis dans un appartement,
où il fait ce que fait un homme seul : manger une omelette, lire
les journaux, passer d'une pièce à l'autre, tout en poursuivant
à voix haute le fil de ses pensées, qui s'accorde à
ses gestes avec un humour au bord du désespoir.
Pendant ce temps, il ne cesse d'être filmé, bientôt
rejoint par les musiciens. L'illusion est parfaite, dont on ne dévoilera
pas le secret. Elle ne se dément pas, jusqu'au bout du spectacle,
vous portant à croire que le théâtre s'est déplacé
dans la ville et que vous-même faites un voyage immobile dans la
nuit d'un homme qui soliloque. Qu'une pensée puisse ainsi se mettre
en mouvement, en images et en sons, et qu'elle puisse, dans le même
temps, rester aussi incarnée, théâtrale, voilà
ce qui rend exceptionnel cet Eraritjaritjaka, porté par un André
Wilms au sommet de son art.
(Brigitte Salino)
LIBERATION vendredi 10 décembre 2004
Au diapason de Canetti
A l'Odéon, «Eraritjaritjaka» est une saisissante expérience
de théâtre musical : conçue par Heiner Goebbels, d'après
des textes du prix Nobel de littérature, et jouée par André
Wilms.
C'est l'avant-dernier grand-événement du Festival d'automne.
Créé le 20 avril au Théâtre Vidy de Lausanne,
le nouveau spectacle de Heiner Goebbels s'installe aux ateliers Berthier,
où le Théâtre de l'Odéon poursuit sa saison
pendant les travaux - le succès rencontré dans cette salle
est tel que la délocalisation, d'abord envisagée comme provisoire,
pourra se prolonger, et les ateliers Berthier servir de deuxième
lieu au Théâtre de l'Odéon quand l'autre aura réouvert.
Intitulée Eraritjaritjaka, la nouvelle pièce de Goebbels
parachève un triptyque entamé en 1992 avec le comédien-metteur
en scène André Wilms. Une collaboration inaugurée
avec Ou bien le débarquement désastreux, pièce croisant
textes de Conrad, Goebbels, Ponge et musique africaine, pour évoquer
les thèmes de l'étranger et de la colonisation. Et poursuivie
avec Max Black sur des textes de Paul Valéry, Lichtenberg et Wittgenstein,
qui voyait Wilms examiner la nature des choses et la conséquence
de nos actes et réflexions, depuis une sorte de laboratoire.
Avec Eraritjaritjaka, qui signifie en aborigène «animé
du désir d'une chose qui s'est perdue», Goebbels enquête
sur une certaine humanité européenne perdue, dont Husserl
disait la crise dès 1928. A l'état de projet, ce spectacle
s'intitulait Die Provinz des Menschen: le Territoire de l'Homme, titre
de l'un des plus fameux textes, avec le Coeur secret de l'horloge, Masse
et puissance et Auto-da-fé, d'Elias Canetti, prix Nobel de littérature
1981, né il y a cent ans et mort il y a dix ans.
C'est à partir d'extraits de tous ces textes qu'Heiner Goebbels
a composé son nouvel ovni. La figure de l'écrivain juif
séfarade, né en Bulgarie et ayant vécu à Vienne,
à Zurich, Francfort et Berlin avant de se réfugier à
Londres au lendemain de la Nuit de cristal, n'est pas prétexte
à une épopée narrative. Mais à une nouvelle
expérience de théâtre musical, un Musée de
phrases (sous-titre de la pièce) servi par un dispositif dramaturgique
et technique d'une rare sophistication.
Exil intérieur. Pendant une heure et demie,
un écrivain soliloque, envahit l'espace, avant de se laisser envahir
par la musique, de tenter d'échapper à la représentation.
Sur scène, le Quatuor Mondrian enchaîne le tourmenté
Chostakovitch, le pré-spectral Scelsi, le statique Bryars, le suave
et hanté Ravel, le traumatique Crumb, et encore Bach le réconciliateur.
Wilms installe instantanément une densité humaine, une façon
d'être intranquille à lui-même, mais au coeur des choses;
c'est-à-dire d'un univers devenu simulacre, qu'il déchire
de sa verve pince-sans-rire. Il refait le parcours qui conduit de la perception
naïve du monde par l'individu, à son appropriation comme sujet,
avant d'en être jeté, réduit à l'exil intérieur
et à la facticité.
Et c'est paradoxalement délectable, jubilatoire de cocasserie,
stupéfiant de poésie visuelle, sonore et dramatique. Il
faut voir André Wilms jouer avec un animal domestique fou qui ressemble
à un aspirateur, avant d'incarner l'étranger dans sa propre
maison, visage démesurément projeté sur la façade,
par une caméra vidéo pilotée en direct par Bruno
Deville. Une caméra qui n'est plus l'instrument de surveillance
policier ou pornographique du Loft, mais un outil de réflexion,
d'inquiétude, qui provoque la langue effilée au rasoir de
Canetti et son inscription prosodique dans une musique de chambre symbolisant
la culture européenne à son apogée de raffinement.
Magrittien. Après la superproduction Paysage
avec parents éloignés, Goebbels retrouve dans Eraritjaritjaka
la petite musique magrittienne de Hashirigaki. Monodrame du regard, jeu
de correspondances baudelairien, Eraritjaritjaka entrelace les plans de
réalité comme les voix du quatuor, dans un jeu permanent
d'apparition et de retrait.
Ce «désir d'une chose qui s'est perdue» se confond,
comme toujours chez l'Allemand, avec les thèmes heideggeriens de
l'habitation poétique. De l'homme, comme berger de l'Etre, gardien
du secret de ce qui «disparaît en apparaissant», «se
retire en se manifestant». De l'existence comme «insistance»,
même si cela signifie se tenir dans l'impossible.
(Par Eric DAHAN)
NZZ, 23 avril 2004
« Système gigogne »
Une pièce de Heiner Goebbels à Lausanne, d’après
des textes de Canetti
Les énigmes parfois éclairent, même lorsqu’elles
restent irrésolues. Car c’est travailler sur le secret que
de placer, remplacer, déplacer des signes verbaux et musicaux pour
faire surgir une dynamique. Les découvertes naissent d’instants
recomposés, non d’un sens général agencé
comme il l’a toujours été. La nouvelle pièce
de théâtre musical de Heiner Goebbels, créée
au Théâtre Vidy-Lausanne, affirme d’emblée cette
vision par son titre imprononçable : Eraritjaritjaka. Ce n’est
pas une incantation magique, mais une expression des aborigènes
australiens qui, selon la définition donnée par Elias Canetti
lui-même dans Le collier de mouches (1992), désigne l’aspiration
obsessionnelle à quelque chose qui s’est perdu : un état
d’affliction, de mélancolie, dans lequel nous entraîne
d’emblée un quatuor à cordes de Chostakovitch interprété
dans le plus grand recueillement par le Quatuor Mondriaan d’Amsterdam.
Un personnage en costume sombre s’avance sur une feuille de lumière
blanche – ou est-ce la surface d’un miroir, sur laquelle retentissent
bientôt des pas, des mots, des sons ? Comme un pendule, il projette
son ombre à la ronde, vibre avec la musique, tour à tour
en rythme et à contretemps. Lumière, corps et voix s’harmonisent
au son des instruments. Ce qui frappe dans cette mise en scène
(scénographie : Klaus Grünberg), c’est avant tout la
stricte géométrie des lignes, une topographie rigoureuse
où la seule chorégraphie des contrastes fait naître
le mouvement ; noir et blanc, positif et négatif, haut et bas :
des polarités, portées par le long souffle de la musique.
Cette dernière collaboration avec l’acteur alsacien André
Wilms risque bien d’être fatale à ce qu’il est
convenu d’appeler la modernité, à l’ordre qui
détermine et pénètre toute chose. Tandis que Wilms
joue le chef d’orchestre, le démagogue, le dompteur, des
passages tirés de Masse et pouvoir, de Canetti, commentent ces
lois et partitions tyranniques qui, toutes, relèvent d’un
« système gigogne du secret ». Les musiciens et la
bête – un robot né du mariage improbable d’un
canon et d’un babouin – obéissent, mais pas pour longtemps.
Le chef d’orchestre des mots ne tarde pas à se retrouver
seul face à des chaises vides et des sons imaginaires. Il ne lui
reste plus que « ces signes tracés sur un papier jaunâtre
».
Commence alors la partie la plus surprenante du spectacle : Goebbels abat
les murs, entraîne son acteur loin de la scène, le projette
dans une superposition de plans qui se font écho. Wilms prend son
chapeau, son manteau, et quitte le théâtre. Changement de
perspective : un rideau s’ouvre, et la maison posée jusqu’alors
en miniature sur la scène apparaît en grandeur nature. D’abord
comme une toile peinte en deux dimensions, sur laquelle l’action
est projetée, puis comme un calendrier de l’Avent géant
dont les fenêtres s’ouvrent peu à peu, laissant apercevoir
les différentes pièces et le cameraman qui y déambule
(vidéo live : Bruno Deville). Son regard nous entraîne derrière
la façade.
Nous pénétrons dans une maison des esprits, un univers parallèle
qui respire le spleen, concrètement : l’appartement d’un
personnage inspiré du sinologue Kien, ce fou de livres que l’on
retrouve dans le roman de Canetti Auto-da-fé. La caméra
désorganise, déforme jusqu’au monstrueux ce quotidien,
avec toute sa mesquinerie minutieusement orchestrée, avec tous
ses gestes banals et ses mouvements intimes. Sur le bureau, les crayons
mesurent le peu de latitude dont ils disposent, une machine à écrire
fait entendre quelques crépitements et, dans la cuisine, le bruit
du fouet et du moulin à poivre va crescendo. Le mangeur solitaire
dévore ses propres traces, proprement, sans appétit mais
jusqu’à la dernière miette. Des fenêtres s’ouvrent
et le tableau se dédouble, des voix off de femme et d’enfant
hantent la maison : nous sommes au cœur du film, entourés
d’associations d’images et de mots, éblouis par des
collages de texte et de musique organisés en contrepoint. Mais
où nous trouvons-nous vraiment ? Sommes-nous transportés
dans l’enfer halluciné d’un Jean Cocteau, ou est-ce
cette méticulosité grotesque à la Jacques Tati qui
repousse chaque geste dans un lointain inquiétant ?
De la scène au film, du film à la scène : les personnages,
les voix et les sons changent de lieu et de vecteur, comme si franchir
les limites était leur but premier. Et tout se passe avec une légèreté,
une virtuosité véritablement somnambuliques, rien n’est
prévisible, tout pourtant est absolument convaincant. Si le mot
« génie » n’avait une connotation aussi pompeuse,
il serait, ici, plus que jamais de mise.
(Sabine Haupt)
FAZ, 22 avril 2004
Mémoires en vrac dans un grenier
Un musée des phrases : Eraritjaritjaka, de Heiner Goebbels,
d’après des textes d’Elias Canetti, au Théâtre
Vidy-Lausanne
Qu’est-ce qu’un compositeur ? A en croire l’étymologie,
c’est quelqu’un qui compose, assemble. Mais qu’assemble-t-il
? Pour Adrian Leverkühn, dans le Docteur Faustus de Thomas Mann –
et même si les mélomanes conservateurs ne l’entendent
pas de cette oreille – le monde était encore en ordre. Un
compositeur composait ses propres œuvres à partir des douze
notes du système tempéré. Pour John Cage, ce n’était
pas assez, car c’était tout l’univers sonore que le
compositeur, selon lui, devait donner à entendre. Mais depuis que
La Monte Young a fait d’une écharde de piano Bösendorfer
une « pièce pour piano », rien n’est plus comme
avant dans le monde de la composition. Désormais, Richard Wagner
et Monsieur Bösendorfer méritent autant l’un que l’autre
le titre de « compositeur », le Ring et un piano à
queue ont tous deux vocation à être reconnus comme des œuvres
d’art totales. Et ce n’est peut-être pas plus mal.
Qu’est-ce qu’une pièce de théâtre musical
? D’un point de vue historique, c’est une œuvre destinée
à la scène dans laquelle on chante, on parle, on joue, et
parfois on danse. Pour l’inventeur du théâtre musical,
c’était trop. Les dialogues parlés ? Ils existaient
déjà dans l’opérette, avant la Révolution.
La danse ? Colifichets propres à l’esprit latin. L’heure
était à l’œuvre de théâtre musical
totale. Mais la hiérarchie héritée du passé
restait encore trop présente : les musiciens, dans la fosse d’orchestre,
jouaient, les chanteurs, sur la scène, chantaient, le chef d’orchestre,
sur son estrade, veillait à ce que l’on n’entende que
ce que le compositeur avait voulu. Depuis que le théâtre
instrumental et le mouvement antiautoritaire ont investi l’univers
de la musique, ce temps-là est révolu. Désormais,
les chanteurs jouent des instruments, l’orchestre est installé
sur scène, le chef d’orchestre intervient dans l’action
en fredonnant, et tous n’ont pas seulement la possibilité,
ils ont l’obligation d’apporter leur contribution à
la composition.
Qu’est-ce qu’un artiste ? Disons-le tout net : ce n’est
plus seulement l’inventeur de belles choses. Eclectisme et objet
trouvé, sérigraphie et play-back, citation et théorie
de la forme ouverte ont remis en question la valeur de l’original.
Perplexe, l’artiste, sous la coupole du XXIe siècle ? Ingénieux,
plutôt.
On peut considérer Heiner Goebbels comme un compositeur de pièces
de théâtre musical. Et comme un artiste, au sens large de
compositeur – auteur de théâtre musical : il associe
des sons et des mots, des images, des mouvements et des éclairages
qui n’émanent pas nécessairement de lui. Il assemble
le tout en une mise en scène dont il est l’initiateur, mais
qui ne se limite pas à lui. Il est le compositeur moderne par excellence.
Et l’un des plus stimulants, par dessus le marché. Pour le
Théâtre Vidy-Lausanne, qui avait déjà créé
deux de ses pièces de théâtre musical précédentes
(Max Black et Hashirigaki), il vient d’écrire une nouvelle
œuvre, Eraritjaritjaka, un « musée des phrases ».
Quiconque connaît l’œuvre de Heiner Goebbels n’aura
aucun mal à le reconnaître ici, même si la musique
est empruntée principalement à Chostakovitch et Ravel, Gavin
Bryars et George Crumb, Jean-Sébastien Bach, Giacinto Scelsi et
Alexeij Mossolov, même si les textes – y compris le titre,
un mot mystérieux de la langue des aborigènes – sont
tous tirés de l’œuvre d’Elias Canetti. Car cette
manière de transposer le tout en gestuelle, avec l’aide de
ce virtuose de la langue qu’est son acteur fétiche André
Wilms, cette manière de tisser des liens évidents entre
vision d’ensemble et signes acoustiques, cela n’appartient
qu’à Heiner Goebbels. Et fait de lui un compositeur au sens
propre, assembleur des matériaux d’autrui.
Voici comment les choses se passent : les quatre musiciens du quatuor
hollandais Mondriaan, vêtus de noir, s’installent sur scène
et commencent à jouer, comme si l’on assistait à un
concert de musique de chambre. Rien ne laisse deviner une pièce
de théâtre musical, tout indique que ce programme de quatuor
à cordes va se prolonger. Mais comme on est au théâtre,
conditionné pour cela, on commence à observer les mouvements
des musiciens. On perçoit combien les phrases musicales se prolongent
dans les mouvements de bras, on voit le mouvement de tête du premier
violon transmettre le thème mélodique au deuxième
violon. Et tout à coup, dans le rythme harmonieux des quatre instrumentistes,
on distingue aussi le summum musical du morceau. Goebbels utilise l’attente
du spectateur pour transmettre quelque chose de la structure de la musique,
et cela rappelle les concepts d’exposition iconoclastes de John
Cage : lorsque, dans une vitrine, on place un vase grec décoré
de représentations de guerriers à côté de réductions
de têtes polynésiennes, l’objet ne raconte pas du tout
les mêmes histoires que s’il était exposé parmi
une collection d’objets d’art antiques.
Soudain, les musiciens se lèvent, prennent chacun leur chaise et
s’installent en fond de scène. Mais la musique qu’ils
jouaient se poursuit via une bande enregistrée, de plus en plus
entrecoupée de rumeurs, de plus en plus violente, comme si l’on
déchirait du papier ou une étoffe. Surgit une ligne lumineuse,
semblable à celles qui, dans les avions, indiquent les issues de
secours. Plus le bruit s’amplifie, plus elle s’élargit,
comme si quelqu’un lacérait le sol noir pour le transformer
en un carré de lumière blanche. Ces interactions entre signes
optiques et signes acoustiques caractérisent l’ensemble de
la pièce.
André Wilms commence à dire en français, et à
jouer, des textes de Canetti : textes tirés de ses multiples écrits
autobiographiques, de son roman Auto-da-fé, et de son essai Masse
et pouvoir ; observations sur le comportement humain, les « minima
corporalia » de Canetti, transformées en images d’une
manière grotesque et immédiatement convaincante tout à
la fois. Lorsqu’il dit le passage impressionnant sur le rapport
aux bêtes, tiré de Territoire de l’homme, un petit
robot piloté à distance traverse la scène, un «
insecte électrique » qui semble tout droit sorti d’une
composition de George Crumb, Black Angels : « A chaque fois qu’on
observe attentivement un animal, on a le sentiment qu’un homme s’y
cache et se paye notre tête ».
Heiner Goebbels, Klaus Grünberg, son créateur lumière,
Florence von Gerkan, responsable des costumes, et Bruno Deville, chargé
de la vidéo live, n’abusent ni des accessoires, ni des signes.
Mais chaque action appelle en écho d’autres moments de la
représentation, de telle sorte que l’ensemble est comme aspiré
dans une complexité vertigineuse. A mi-parcours de la pièce
(une heure et demie sans entracte, avec pour seul accompagnement le quatuor
à cordes), André Wilms met son manteau et quitte le théâtre.
La caméra vidéo le suit et filme son départ par le
foyer du théâtre, la traversée de Lausanne en taxi,
l’appartement où il vit et jusqu’au grenier en désordre.
Les images sont projetées sur la façade d’une maison,
qui sert de décor. Insensiblement, la pièce de théâtre
s’est transformée en film. Mais l’action semble se
dérouler en temps réel, la télévision donne
les informations du jour (sur le procès Dutroux un soir, sur l’élargissement
de l’Europe un autre soir…), l’horloge affiche l’heure
qu’il est vraiment au théâtre, Wilms arrache, sur le
bloc-calendrier, la page du jour. Et voici que s’ouvrent, sur scène,
les fenêtres de la maison, on voit André Wilms, en chair
et en os, écrire à la machine, tandis que le système
vidéo projette la même scène. Où sommes-nous
? Au théâtre ? Au cinéma ? Où est la réalité,
où la fiction ? L’Art de la fugue de Bach achève de
nous désorienter. Goebbels tente de déchiffrer, sans le
dévoiler, le secret de notre réalité. Il y est parvenu.
( Wolfgang Sandner)
Basler Zeitung, 22 avril 2004
Eraritjaritjaka : un nouveau spectacle de Heiner Goebbels
au Théâtre Vidy-Lausanne
La mise en musique – percutante et poétique – d’un
regard sur le monde
Noir sur noir, un espace nu : la scène. Quatre musiciens
vêtus de noir : un quatuor à cordes. Ils jouent la lente
ouverture du quartet op. 110 de Dmitri Chostakovitch, où le premier
violon fait bientôt surgir une ligne mélodique élégiaque,
nostalgique. C’est sur cette musique – et rien d’autre
que cette musique – que s’ouvre le nouveau spectacle du musicien,
compositeur et metteur en scène allemand Heiner Goebbels (lequel
commença par étudier la sociologie avant de s’adonner
à la musique et, après une période « Sponti
» au sein du Sogennantes Linksradikales Blasorchester, choisit de
présenter à travers le monde ses propres projets de théâtre
musical et littéraire, notamment Hashirigaki et Paysage avec parents
éloignés). Cette ouverture donne très précisément
le ton de l’ensemble de la soirée.
L’aspiration à quelque chose qui s’est perdu
Amplifiée par les haut-parleurs, un peu chaotique, la musique semble
venir de loin. Et lorsque les quatre musiciens attaquent d’un archet
énergique, son écho perdure un bon moment encore.
L’aspiration à quelque chose qui s’est perdu…
Le nouveau spectacle de Heiner Goebbels s’intitule « Eraritjaritjaka
», un beau mot emprunté à la langue Aranda, celle
des aborigènes australiens, et qui signifie très exactement
« animé de l’aspiration à quelque chose qui
s’est perdu ». Goebbels l’a trouvé chez Elias
Canetti. Avec des textes empruntés aux écrits biographiques
de Canetti, Goebbels a constitué un « musée des phrases
» dont la création mondiale a eu lieu ce mardi au Théâtre
Vidy-Lausanne, et qui partira cet été en tournée.
Eraritjaritjaka est le troisième volet d’une trilogie créée
par Heiner Goebbels avec l’acteur français André Wilms.
Les deux premiers volets, déjà, s’appuyaient sur des
notes et carnets : dans Ou bien le débarquement désastreux
(1993), le regard se portait, avec Joseph Conrad, Heiner Müller et
Francis Ponge, vers les colonies lointaines ; dans Max Black (1998), d’après
des textes de Valéry, Lichtenberg, Wittgenstein et Max Black, l’être
humain était livré à lui-même ; avec Eraritjaritjaka
enfin, Goebbels et Wilms nous entraînent avec Canetti vers «
le territoire de l’homme » (titre donné par Canetti
lui-même à l’un de ses recueils) : réflexions
sur l’homme et sa relation à autrui, sur ses habitudes, sur
les modes et les « Mödeli », comme on dit si bien en
suisse allemand, sur la musique, la langue et bien d’autres sujets
encore.
L’authenticité et la vie
Les musiciens se retirent en fond de scène, libérant l’espace
sur lequel se déploie un carré blanc, un « tapis »
pour André Wilms. Tantôt le récitant apparaît
pétrifié dans cette surface rigide, tantôt il arpente
la scène à grands pas (la scénographie et l’impressionnante
régie lumière sont signées Klaus Grünberg),
il dirige les musiciens, il se laisse diriger par eux, tour à tour
violent ou tendre ; et à chaque instant, jusque dans le moindre
geste, son jeu respire l’authenticité et la vie.
Le Quatuor Mondriaan d’Amsterdam joue avec verve et intensité
Chostakovitch, mais aussi Scelsi, Ravel, Bach et d’autres, y compris
Goebbels lui-même. La musique se mêle aux phrases percutantes
de Canetti (surtitrées en allemand) en une sorte de regard musical
sur le monde, tantôt fulgurant et impitoyable, tantôt poétique
et joueur. De manière assez géniale, l’action réelle
sur la scène se combine à une expédition filmée
dans le quotidien urbain de l’écrivain (vidéo live
: Bruno Deville). Mais dans cette « aspiration à quelque
chose qui s’est perdu », rien n’est sentimental ou nostalgique,
tout reste contemporain et axé sur le présent – comme
la musique de Chostakovitch, qui ouvre le spectacle, et dont les accents
mélancoliques enveloppent comme jamais les dissonances du présent.
(Andreas Klaeui)
Deutschlandfunk
Eraritjaritjaka
Le musicien et metteur en scène allemand Heiner Goebbels, jamais
à court de surprises, nous interpelle et nous intrigue cette fois-ci
à l’orée même de son univers magique. Comment
s’en tirer à la caisse lorsqu’une œuvre a pour
titre « Eraritjaritjaka » ? Un mot plus facile à dire
qu’à écrire, mais qu’il faut avoir déchiffré
correctement avant de s’aventurer à le prononcer. Cet adjectif
de la langue aranda, celle des aborigènes australiens, est le titre
de la dernière création de Heiner Goebbels. Sa pièce
de six minutes pour quatuor à cordes évoque un état
« tout empli de l’aspiration à quelque chose qui s’est
perdu ».
La nouvelle production du Théâtre Vidy Lausanne réussit
pourtant à combler, en une heure et demie, tous les désirs
du spectateur. Une fois de plus, c’est cette infatigable officine
du théâtre contemporain qui, sous l’égide de
son directeur René Gonzalez, donne sur les rives du Léman
le coup d’envoi d’une tournée mondiale. Par la mystérieuse
alchimie du lieu, la beauté du paysage alpin semble se transformer
en une beauté artistique raffinée. Le spectacle s’inscrit
tout d’abord dans l’ambiance stricte, conventionnelle, d’une
soirée de concert. Mais les pièces pour quatuor à
cordes de Chostakovitch, Ravel et autres s’interrompent bien vite.
Un homme en complet gris fait exactement ce que l’on ne devrait
pas faire, il s’immisce dans la musique avec des mots, il parle
sur la musique. Et ce qu’il dit, ce n’est pas rien ; il jette
des bribes de philosophie dans les silences et sur les notes, il dit sa
lutte pour comprendre le monde et comprendre l’homme.
Jouer une partition, réfléchir sur le cours des choses,
ces deux activités sont légitimes, mais faut-il vraiment
qu’elles se fassent ensemble ? Pourtant, pas un rappel à
l’ordre, car la confrontation des disciplines est voulue, c’est
la bataille des arts pour une forme nouvelle d’interaction –
la culture de l’archet contre celle des mots. Le ton est donné.
Les esprits chagrins voient le sol noir disparaître sous leurs pieds,
la blancheur du rien se déploie, blancheur, aussi, du grésillement
de la bande vierge. L’acteur tient un discours mordant sur la toute-puissance
du chef d’orchestre, le quatuor fait silence, une façade
de maison, blanche elle aussi, se déroule en fond de scène.
A l’avant-scène, un caméraman vient chercher l’acteur
pour l’emmener avec lui, exit le fauteur de troubles, mais à
peine en sommes-nous débarrassés que le revoici, plus grand
que nature : les images de la caméra disparue sont projetées
sur la façade.
Nous voyons l’acteur André Wilms traverser à grands
pas le foyer du théâtre, rouler en taxi dans Lausanne, acheter
un journal, entrer dans son petit appartement. Là, le grand ordonnateur
de l’âme universelle redevient simple citoyen, un homme ordinaire
qui coupe des oignons, se prépare une omelette, regarde le journal
télévisé. Heiner Goebbels agrège les textes
choisis d’Elias Canetti, prix Nobel de littérature 1981,
en un instantané, sorte de portrait de l’artiste en homme
vieillissant. Par la description minutieuse qu’il en fait, le loup
solitaire accroît encore sa solitude.
Et puis voici tout à coup les musiciens installés dans sa
bibliothèque. Comment est-ce possible ? Le Quatuor Mondriaan d’Amsterdam
– trois hommes et une femme – n’a pas quitté
la scène, il est resté avec nous pour accompagner, d’une
chevauchée à travers le répertoire pour quatuor à
cordes du XXe siècle, le vagabondage hors du temps du philosophe.
Ils nous ont bien eus, Heiner Goebbels, maître de l’illusion,
et Klaus Grünberg, le scénographe et créateur lumière
qui l’accompagne depuis des années. Ce qui nous semblait
très éloigné était en réalité
tout proche. Le cinéma, ce n’était que du théâtre
sur grand écran. L’ébahissement est là, et
le rire libérateur. Ebahissement devant les chausse-trappes qui
se dissimulent sous une surface lisse, devant tant de musique au théâtre,
tant d’insolence dans le sérieux, ébahissement devant
le sublime au cœur de la banalité, les choses simples racontées
de manière compliquée, et les choses compliquées
si simples à décrypter, tant elles sont génialement
dites. Heiner Goebbels, dans ce spectacle, a réfréné
ses élans de musicien ; il n’en apparaît que plus brillamment
comme un artiste total de la scène théâtrale.
(Joachim Johannsen)
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