Surrogate Cities
GAUCHEBDO, 03. 10. 2003
La musique, miroir implacable de notre temps
Deux oeuvres qui interpellent, le Requiem pour un jeune poète
de Zimmermann et Surrogate Cities de Goebbels, ont été données
en première suisse au Festival de Lucerne.
(…)
Œuvre accusatrice, désabusée, dont 1'esthétique,
à laquelle on pense très peu à première écoute
tant on est secoué par I'actualité brûlante de cette
évocation visionnaire et rétrospective, interroge autant
que I'échec des valeurs et la perte des illusions, politiques,
sociales, humaines, qui ont marqué le XXe siècle. Surrogate
Cities «est une tentative de lire la ville comme un texte, de traduire
quelque chose de sa mécanique et de son architecture en musique»,
explique le compositeur Heiner Goebbels, 51 ans, vivant à Francfort,
donc «homme de ville». Œuvre puissante, à certains
égards déroutante, cette partition interpelle tant par son
message que par son orientation artistique. Créée en 1994,
elle est écrite pour mezzosoprano, voix parlée, sampler
et grand orchestre.
Villes en question
Pour le compositeur, la musique est ref let de la réalité
sociale, et la ville un lieu d'aliénation, de vision apocalyptique,
mais aussi de beautés secrètes. Fascinante et inquiétante,
refuge et menace, la ville réfléchit la simultanéité
des contradictions, des ambiguïtés, la dualité du monde.
On s'y sent à la fois intégré et exclu; on peut y
être soi-même et substitut (surrogate, en anglais) de soi-même.
Passé et présent s'y amoncellent, détruits, reconstruits,
effacés, retrouvés. Des rivalités, des luttes pour
la puissance s'y jouent, comme celle qui opposa jadis Rome et Albe et
fit de Horace en même temps un vainqueur et un assassin: «et
l'on doit nommer l'un et 1'autre», ecrit Heiner Müller dont
Goebbels met en musique les trois poèmes Der Horatier.
En effet I'œuvre, qui se composent de plusieurs parties dont I'ordre
et le nombre peuvent varier, s'appuie sur des textes littéraires,
sousentendus, parlés ou chantés, de Jabès, Quintilien,
Paul Auster, Kafka et de Hugo Hamilton, auteur d'un roman paru en 1990
qui a précisément pour titre Surrogate City. Heiner Goebbels
mélange les genres; lui-même, diplômé en sociologie,
a pratiqué, jazz, rock et classique. Il superpose des strates de
rythmes et de sons, y ajoute des jeux de lumière, «car la
lumière aussi peut raconter». Mais la musique se veut métaphore,
et non pas description. Le face à face entre l'orchestre - c'était
à Lucerne le Philharmonique de Berlin sous la direction de Rattle
- et un sampler (échantillonneur) qui non seulement projette des
musiques du passé ou des bruitages, mais remodule la sonorité
des instruments sans en transformer les sons, crée dès lors
une analogie impressionnante: il donne à cette partition une étonnante
connotation virtuelle alors qu'elle est jouée sur des instruments
réels. «L'impulsion vient du sampler, dont dépendent
finalement chef et interprètes». Une façon de signifier
que «d'autres forces structurent nos existences, sans lesquelles
on ne peut rien.». Des perspectives s'ouvrent, des interrogations
s'amorcent, des réactions s'affrontent, dans lesquelles Goebbels
veut que I'auditeur se situe et choisisse ses points de vue.
(Myriam Tétaz-Gramegna)
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