Les plaisirs de l'échangisme musical selon Heiner Goebbels

"Créée le 8 avril 1991 au Theater am Turm de Francfort, La Reprise vient judicieusement boucler la saison de l'ATEM en affichant une parenté d'esprit avec le théâtre musical promu ces dernières années à Nanterre (Le Monde du 26 avril).

Comme To be Sung de Pascal Dusapin ou Commentaires de Georges Aperghis, le spectacle conçu par Heiner Goebbels tire en effet du principe de l'allusion l'essentiel de sa qualité expressive.

La narration, l'action et même la musique tendent ainsi vers un idéal elliptique où se désintègrent récits, mouvements et objets sonores, après passage à l'épreuve de la « reprise » selon Kierkegaard : « Terme décisif pour exprimer ce qu'était la ``réminiscence`` (ou ressouvenir) chez les Grecs. »

Un texte du philosophe danois (extrait de l'essai qui donne son titre à l'oeuvre de Goebbels), des dialogues cinématographiques écrits par Robbe-Grillet (principalement pour le film d'Alain Resnais L'Année dernière à Marienbad) et une chanson de Prince (Joy in Repetition) servent de thème tentaculaire à une série de variations pour trois personnages qui ne forment jamais un trio et dont les rares communications se font sur un mode foncièrement évasif.

Habilement réglées par Erich Wonder, leurs rencontres défilent comme une suite de spots, tantôt branchés, tantôt rétros, où l'articulation de la musique et du texte (textes empruntés mais aussi pages de Bach, Beethoven, Chopin et Schubert) envisage tous les degrés compris entre l'interaction optimale et l'impossible entente. La dérive chaloupée du piano romantique dans un environnement techno porte la griffe voluptueuse du meilleur Goebbels quand l'association forcenée du moelleux tissu polyphonique de Bach et des réflexions sèchement analytiques de Kierkegaard trahit les limites d'une union contre nature.

FACULTÉ DE MÉTAMORPHOSE

Malgré sa référence philosophique et son aspect télévisuel, La Reprise engendre avant tout une considération de l'écoute, manifeste dans les extrêmes acoustiques (une longue minute de silence et une assourdissante distorsion de hard-rock (comme dans les nuances culturelles), textes dits avec l'accent québécois ou parisien mais aussi pourvus d'un éclairage différent selon l'usage du français, de l'anglais ou de l'allemand." [...]

Pierre Gervasoni
Le Monde (FR), 30 April 1997